ESPRIT PSY

Se sentir mal d'aller bien...

Bonjour, aujourd’hui je réponds à une question qui m’est régulièrement posée sous une forme proche de celle-ci: « pourquoi je me sens coupable ou mal quand ça va un peu mieux pour moi? »…
 
Cette question ouvre plusieurs pistes d’exploration et je vais vous en proposer certaines.
En première approche je dirais que ce sentiment de culpabilité ne surgit pas par hasard, qu’il est bien souvent le produit d’une construction psychologique (issue d’un contexte familial et social) qui façonne notre rapport à la souffrance et au bien-être.
La culpabilité peut être généralement associée à des conflits internes et des loyautés inconscientes qui remontent à l’enfance. On parle du surmoi en psychanalyse, rappelons que c’est une instance psychique qui enregistre les interdits et les normes transmises par l’environnement familial et sociétal. Or chez certaines personnes ce surmoi peut devenir particulièrement rigide ce qui peut générer une sensation de « faute imaginaire » dès lors qu’elles accèdent à un état de bien-être.
Prenons l’exemple d’un enfant qui a grandi dans une famille marquée par la souffrance, la maladie ou la précarité par exemple, une thérapie analytique peut mettre en lumière que cet individu aura assimilé l’idée que la douleur est un mode de vie légitime, voire une preuve de loyauté envers sa famille… Et que donc adulte, il peut se heurter à un conflit intérieur: « si je vais bien, est-ce que je trahis mes parents qui ont tant souffert? »… Cette culpabilité agirait alors comme une dette invisible où le bien-être semble devoir être payé d’un prix, comme si le bonheur était finalement un luxe auquel on ne peut prétendre sans en subir les conséquences! Merci la famille…
 
Maintenant au-delà de l’individu, certaines familles et environnements sociaux peuvent véhiculer un message implicite selon lequel « s’en sortir », c’est rompre un pacte tacite de solidarité dans la souffrance. Régulièrement en travail thérapeutique je peux observer que si dans une fratrie l’un des membres reste dans la difficulté, la personne en analyse qui parvient peu à peu à s’épanouir pourra parallèlement éprouver un profond malaise: « pourquoi moi et pas mon frère ou ma sœur? »… Et il m’apparaît que ce type de culpabilité reste particulièrement marqué dans les familles où la résilience individuelle est perçue comme une forme d’égoïsme ou de trahison envers le collectif (« tu n’as pas le droit d’aller mieux que nous » reste le message implicite)…
 
De cette perspective, au sein de certaines dynamiques parentales, aller mieux peut réveiller une peur inconsciente de l’abandon chez l’enfant (même adulte vous l’aurez compris): « si je ne souffre plus, vais-je encore recevoir de l’attention? ». Dans ces cas-là la souffrance peut devenir un élément structurant du lien affectif et s’en libérer revient à prendre le risque de s’éloigner de ceux auxquels on est attaché… Je dirais que certains enfants devenus adultes peuvent éprouver de la difficulté à s’autoriser le bien-être comme s’ils devaient maintenir une certaine harmonie familiale en restant dans un état d’inquiétude ou de mal-être permanent! On pourra parler ici de rôle familial bien entendu et en creusant on pourra bien évidemment déterrer un climat familial hautement toxique qui aura objétisé l’enfant. Malheureusement.
 
Dans une autre perspective, il me semble que le rapport à la souffrance peut également être profondément enraciné dans l’identité même d’une personne. Après un traumatisme, la douleur peut devenir parfois une partie intégrante de la construction psychique, elle peut façonner la manière dont on se perçoit et dont on interagit avec le monde. Au point que « aller mieux » pourrait alors être vécu par la personne comme une menace quasi existentielle... Ça peut paraître réducteur lâché comme cela, mais par expérience cela peut se synthétiser par « si je ne suis plus celui qui souffre, qui suis-je? »… Il faut bien saisir qu’après tant d’années dans la souffrance, l’esprit et le cerveau se sont adaptés par des automatismes de pensées et une évolution neurobiologique (conséquences liées souvent au niveau élevé de cortisol). Et donc tout cela rend le processus de reconstruction thérapeutique complexe car il demande souvent de renoncer en quelque sorte à une partie de soi-même, celle développée dans la souffrance sur un temps long. Et donc lorsqu’une personne a survécu à une épreuve difficile, elle peut souvent ressentir un vide en allant déjà un peu mieux, ça peut donner l’impression que sa souffrance lui offre une forme de légitimité ou de reconnaissance inconsciente qu’elle craint de perdre… Mais cette difficulté à se dissocier de son passé, phénomène courant chez les victimes de violences, d’abus ou de pertes traumatiques, me semble bien plus lié à des mécanismes neurobiologiques adaptatifs (mémoire traumatique par exemple) et d’attachement affectif qui freinent ou empêchent l’idée même « d’aller mieux » car l’angoisse de perte ou d’abandon palpite (cf. circuits de récompenses). Certaines personnes peuvent alors freiner inconsciemment leur propre évolution, semblant préférer rester dans une zone de familiarité de souffrance et paraissant dès lors tourner le dos à un bien-être pourtant à proximité.
Par expérience je dirais plutôt que la personne évite par là-même une douleur vécue comme insurmontable, celle de la confrontation à la réalité et à la perte des illusions adaptatives en lien avec ce qui a provoqué la souffrance, comme un parent défaillant le plus souvent. Je ne vais pas aller plus avant dans cette perspective aujourd’hui.
 
 
Un autre facteur maintenant qui pourrait alimenter le malaise d’aller mieux, c’est la célèbre culpabilité du survivant, un concept bien documenté. Je rappelle que ce phénomène touche particulièrement celles et ceux qui ont vécu un événement tragique et qui ont survécu alors que d’autres n’ont pas eu cette chance. On le retrouve fréquemment chez les rescapés d’accidents, les personnes endeuillées, les victimes d’abus qui arrivent à se protéger d’une famille, ou celles encore parfois qui ont pu quitter une relation toxique conjugale. Il peut apparaître que ce type de culpabilité repose sur un biais de responsabilité excessive: la personne en vient à croire qu’elle est coupable d’un bonheur qu’elle ne mérite pas! Ça donnerait « comment puis-je être heureux ou heureuse alors que lui/elle… » ou encore « J’ai pu me mettre à l’abri mais il/elle souffre… »
Cette forme de culpabilité est particulièrement présente chez ceux qui ont grandi avec l’idée que prendre soin des autres est une obligation morale (les enfants victimes de parentification, les aînés de leur fratrie, …). Dans ce cas, s’autoriser à aller bien alors que d’autres continuent de souffrir peut être vécu comme un acte d’égoïsme insoutenable.
 
Et puis il me vient aussi à l’esprit, si l’on va du côté de la psychologie sociale, que la culpabilité d’aller bien est aussi largement influencée par la pression sociale et la manière dont certaines sociétés valorisent la souffrance. Dans certaines cultures ou certains cercles, souffrir est perçu comme une valeur. Par exemple la culture du travail acharné et du mérite nourrit cette idée selon laquelle le bonheur doit être gagné au prix d’efforts et de sacrifices. No pain, no gain… On observe également des injonctions à une certaine modestie émotionnelle si je puis dire: « ne te plains pas ou ne montre pas ta joie, pense à ceux qui ont moins qu toi ». On pourrait s’interroger dans quelle mesure cette pression sociale peut amener certaines personnes à minimiser leur bien-être ou même à s’auto-saboter pour ne pas être perçues comme prétentieuses ou indifférentes à la détresse des autres…
 
Faute de temps je ne vais pas pouvoir développer plus en détail les mécanismes cérébraux impliqués dans la culpabilité, l’attachement et la gestion des émotions négatives et qui peuvent jouer un rôle dans cette sensation paradoxale de se sentir mal ou culpabilisé d’aller finalement mieux… Ce sera sans doute l’objet d’un autre article.
J’espère que les pistes déjà proposées aujourd’hui vous offriront quelques perspectives de réflexion.
A bientôt.

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