ESPRIT PSY

Pourquoi certaines blessures restent vives? (quand le passé ne passe pas...)

Pourquoi certaines blessures restent vives? Plusieurs personnes m’ont demandé d’approfondir un peu ce sujet que j’avais succinctement abordé il y a quelques jours sur la page Facebook Esprit Psy.
Donc pour point de départ, partons de ce qu’il m’arrive assez souvent quand des patients (anciennes victimes d’abus notamment) me regardent avec une vive douleur en me disant: « je pensais que j’avais tourné la page… mais il a suffit d’un mot (d’une odeur, d’un visage, d’un cauchemar, etc.) pour que tout revienne comme si c’était hier! »
 
C’est un peu comme une sensation d’être brutalement ramené(e) dans un passé douloureux comme si aucune distance ne s’était finalement créée.
Aujourd’hui je vous propose de poser quelques mots pour comprendre ce phénomène qui semble « figer » certaines blessures dans le temps. En fait la réponse se trouve au cœur même du fonctionnement de notre cerveau, entre mémoire émotionnelle, circuits neuronaux et construction psychique. Il faut savoir que lorsqu’un événement marquant survient, notre cerveau ne l’enregistre pas comme un simple souvenir parmi d’autres: il mobilise un réseau complexe qui implique l’amygdale (structure clé de notre cerveau limbique qui agit comme une alarme émotionnelle) et l’hippocampe (on peut dire en caricaturant qui sert d’archiviste et de cartographe temporel). En situation de danger ou de stress intense l’amygdale prend le dessus et encode l’événement avec une charge émotionnelle brute tandis que l’hippocampe, souvent perturbé par le stress, peine à lui donner un contexte clair et linéaire.
Résultat malheureux: ces souvenirs traumatiques restent stockés sous une forme sensorielle et émotionnelle intense souvent déconnectée du fil du temps. D’où cette impression que la douleur peut ressurgir avec la même intensité comme si elle venait tout juste de se produire.
Et c’est là que le cerveau joue souvent un tour cruel, comme si avoir déjà vécu la situation n’était pas suffisant (merci le Grand Créateur, hum …): il ne fait pas la différence entre le passé et le présent lorsqu’une mémoire émotionnelle se réactive. Il suffit d’un déclencheur (et là je ne cite que du grand classique: un son, une odeur, une phrase, un regard, un lieu, une sensation corporelle…) pour que l’amygdale relance le signal d’alerte et réactive d’un coup tout le cortège émotionnel d’angoisse, de peur ou de sidération. Booooom!
Le corps et l’esprit réagissent alors comme si le danger était immédiat alors même que nous sommes dans un contexte totalement différent, c’est ce qu’on appelle un flashback émotionnel.
Contrairement aux souvenirs  »normaux » qui sont plus ou moins remaniés avec le temps, ces empreintes traumatiques restent rigides, brutales, hors du temps, car elles n’ont pas été traitées et réintégrées dans un récit cohérent.
 
Si vous vous posez la question: « mais alors, suis-je condamné(e) à revivre éternellement cette souffrance? », je répondrais non, et heureusement, car le cerveau dispose aussi d’une capacité fascinante de remodelage (la neuroplasticité). Notre cortex préfrontal (siège de la pensée rationnelle et de la prise de recul, entre autres) peut progressivement apprendre à moduler l’intensité des réponses de l’amygdale et recontextualiser les souvenirs traumatiques.
C’est d’ailleurs tout l’enjeu du travail thérapeutique proposé à mes patients: donner à ces blessures une place qui ne les enferme plus dans une boucle de douleur réactivée en permanence (abaissement de la charge traumatique et historisation).
 
Dans ce processus technique, le langage joue un rôle clé car mettre des mots sur un vécu traumatique, c’est déjà commencer à le transformer. Un souvenir qui s’exprime, qui s’explore, qui s’inscrit dans une narration aura bien plus de chances d’être enfin traité par l’hippocampe et réinséré dans une continuité temporelle, perdant au passage son caractère envahissant et intemporel.
 
C’est pour cela que le silence familial ou le déni entourant souvent un trauma ne l’efface jamais, bien au contraire il l’emprisonne dans sa forme la plus brute et incontrôlable.
Dans le cas des traumatismes complexes que j’accompagne (multiples abus et situations traumatogènes expérimentées sur un temps long, souvent des années avec généralement des vécus de traumatismes complémentaires post enfance) il y a bien souvent une injustice concernant la douleur: elle est plus compliquée à s’effacer car déjà le nombre de déclencheurs potentiels restent très élevés au quotidien.
Il ne s’agit pas alors d’oublier cette douleur, mais de lui donner une place différente, une intégration émotionnelle.
Le piège, et je le répète souvent à certains patients particulièrement blessés par des parents criminels, c’est de croire que la « guérison » consiste à « ne plus ressentir » ou à « effacer » la douleur et les souvenirs. Cet effacement, dont je comprends le souhait, n’est cependant pas possible car le ou les traumatismes font partie intégrante de l’histoire d’une personne et vouloir les gommer reviendrait à nier une part de soi-même.
Mais on peut apprendre à ne plus être possédé par le traumatique (et c’est là que l’expérience clinique, la technicité et le cadre des thérapeutes sont essentiels, le risque dramatique étant autrement de rajouter un traumatisme chez le patient en lien avec la relation au thérapeute comme céder à la demande du transfert, un abus sexuel, un rejet narcissique, un abandon, etc.): ce qui autrefois déclenchait une vague incontrôlable d’angoisse peut devenir un souvenir moins violent, intégré à un récit plus large où la personne retrouve du contrôle.
Cela amène les patients à s’étonner à un moment de leur propre évolution: « avant, ça me terrassait. Aujourd’hui, ça me touche encore, mais je peux rester debout. »
C’est vraiment là je pense que se joue la véritable résilience: non pas dans l’oubli, mais dans la transformation.
 
Apprendre à vivre avec une blessure ne signifie pas qu’elle ne fait plus mal mais qu’elle ne dicte plus nos réactions et nos choix de manière inconsciente (et je salue ici encore l’immense courage et la volonté insondable qui sont demandés à celles et ceux qui ont déjà été victimes de traumatismes et qui doivent à nouveau, et très injustement, être celles et ceux qui produisent cet effort immense, quand cela reste possible d’ailleurs. L’injustice qui s’ajoute à l’injustice, on ne le reconnaitra jamais assez).
Si on réfléchit maintenant à pourquoi notre cerveau génère ces mécanismes aussi puissants d’ancrage émotionnel, c’est sans doute parce que notre cerveau a évolué dans les temps très anciens pour prioriser la survie. Une mémoire douloureuse intense est sans doute une manière pour lui d’éviter de revivre un danger similaire.
 
Mais dans le cas des traumatismes complexes, bien plus répandus qu’on ne l’imagine, cette fonction d’alerte devient dysfonctionnelle, elle nous enferme dans une hypervigilance constante, une peur du futur, une méfiance colossale envers les autres ou dans une anesthésie émotionnelle.
Le défi c’est donc de réapprendre à faire confiance à notre propre capacité à ressentir, sans être écrasé par le poids du passé. Ce chemin n’est ni instantané ni linéaire. Certains jours, on a l’impression d’avoir avancé puis une réactivation soudaine peut donner l’impression d’un retour en arrière.
Mais ce n’est pas un échec: c’est simplement le signe que certaines couches du traumatisme demandent encore à être intégrées.
Rien n’est figé et le cerveau, même après des années de souffrance, peut façonner de nouvelles manières de réagir.
 

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